PARTIE 5 : La Nuit de la Traque
Le mot « évadé » resta suspendu dans l’air glacial de la nuit, coupant instantanément le souffle chaleureux de mes retrouvailles avec Rose. Ma mère biologique me serrait encore le bras, mais son regard, si doux l’instant d’avant, se remplit d’une terreur primitive. Elle se souveint trop bien de ce dont les Miller étaient capables lorsqu’ils étaient acculés.
— Veronica, tu es sûre de ce que tu dis ? demandai-je, ma voix tremblant malgré mes efforts pour paraître forte. Comment Mauro a-t-il pu s’échapper d’un fourgon de police ?
— Le rapport initial parle d’un camion-bélier, répondit Veronica en consultant frénétiquement les messages d’alerte qui s’affichaient sur son téléphone de fonction. L’impact a été d’une violence inouïe. Les deux policiers à l’avant sont inconscients. Mauro a profité du chaos pour ramasser l’arme de poing du sergent et s’enfuir à pied dans les ruelles sombres de la zone industrielle. Mais ce n’est pas le pire, Rebecca…
Elle leva des yeux sombres vers moi.
— Le téléphone portable que tu as confisqué à Mauro dans ton salon… Son GPS était activé. S’il a eu le temps de synchroniser sa montre connectée ou de checker ses comptes de secours avant l’accident, il sait exactement où la voiture s’est arrêtée. Il sait que nous sommes ici.
— On doit partir. Tout de suite, intervint Élise Durant en frappant fermement le sol de sa canne. Cette maison n’est pas sûre. Les murs sont minces, et si Ernest a envoyé ce camion pour libérer son fils, ils ne reculeront devant rien.
Rose prit ma main, ses doigts serrant les miens avec une force insoupçonnée pour une femme de son âge. — Non, Rebecca. Si vous reprenez la route maintenant, vous risquez de le croiser sur l’unique voie d’accès de ce quartier. Venez à l’intérieur. Il y a une cave sous la cuisine, une ancienne réserve isolée que personne ne peut soupçonner de l’extérieur.
Nous nous engouffrâmes à l’intérieur de la petite maison aux volets blancs. Rose verrouilla la porte d’entrée à triple tour, tira les verrous de sécurité et éteignit immédiatement toutes les lumières. Le salon fut plongé dans une pénombre oppressante, seulement éclairé par les reflets de la lune à travers les rideaux.
Pendant que Rose nous guidait vers la cuisine, déplaçant un lourd buffet en chêne pour révéler une trappe en bois cachée sous le tapis, le silence de la nuit devint notre pire ennemi. Chaque craquement de la charpente, chaque souffle de vent contre la vitre me faisait sursauter.
Soudain, un bruit sourd retentit à l’extérieur.
Un crissement de pneus, discret mais indéniable, suivi du claquement étouffé d’une portière de voiture.
Nous nous figeâmes toutes les quatre dans la cuisine. Veronica, le doigt sur la gâchette de son propre téléphone pour appeler les renforts, murmura : — La police est en route, mais ils ont au moins dix minutes de retard à cause du barrage sur l’autoroute.
— Ils sont là, chuchota Élise, le visage décomposé.
À travers la fine cloison de la cuisine, nous entendîmes des pas lourds écraser le gravier de l’allée. Des pas irréguliers. Quelqu’un boitait. Quelqu’un qui venait de survivre à un accident de voiture et dont la rage dictait chacun des mouvements.
Puis, une voix s’éleva de l’autre côté de la porte d’entrée. Une voix brisée, haletante, méconnaissable. La voix de Mauro.
— Rebecca… Je sais que tu es là, lança-t-il dans un rire rauque qui se transforma en toux. Tu croyais vraiment que tu pouvais me détruire et t’en tirer comme ça ? Tu croyais que ta petite avocate et une vieille folle allaient effacer mon nom ?
Personne ne répondit à l’intérieur. Je retins ma respiration, mes larmes coulant en silence. Rose me tenait fermement par l’épaule, me poussant doucement vers l’ouverture de la trappe.
— Ouvre cette porte, Rebecca ! hurla-t-il, sa voix montant d’un ton, chargée d’une démence pure. Tu as annulé ma carte, tu as pris ma maison, tu as ruiné mon père ! On n’a plus rien ! Tu m’entends ? PLUS RIEN ! Alors je n’ai plus rien à perdre !
Un terrible coup retentit contre la porte en bois. Puis un deuxième. Le bois commença à craquer sous les assauts de sa fureur.
— Descends, Rebecca, vite ! murmura Rose en me poussant dans l’étroit escalier de la cave.
Veronica et Élise descendirent les premières dans la pénombre du sous-sol. Juste au moment où je m’apprêtais à poser le pied sur la première marche, un immense fracas de verre brisé retentit dans le salon. Mauro venait de faire sauter la fenêtre principale.
— Je t’ai trouvée, petite garce ! rugit-il depuis le couloir.
Rose, restée en haut pour refermer la trappe et replacer le tapis afin de me sauver, me regarda une dernière fois dans les yeux. Un regard de mère, prêt à donner sa vie pour la seconde fois.
— Je t’aime, ma fille. Cache-toi, chuchota-t-elle.
Elle rabattit la lourde trappe en bois au-dessus de ma tête. Le noir devint total. Quelques secondes plus tard, j’entendis le bruit lourd du buffet en chêne que Rose tentait désespérément de traîner par-dessus la trappe pour masquer l’entrée.
Puis, des pas précipités entrèrent dans la cuisine.
Un cri. Le bruit d’une gifle monumentale, suivi du corps de Rose qui s’effondra lourdement sur le sol de la cuisine, juste au-dessus de nos têtes.
— Où est-elle ? Où est Rebecca ?! éructa Mauro, le souffle court. Parle, vieille folle, ou je te jure que je te loge une balle dans la tête ici et maintenant !
Dans la cave, le silence était d’une horreur absolue. Veronica me tenait le bras pour m’empêcher de hurler de rage et de remonter. Mes ongles s’enfonçaient dans la paume de mes mains jusqu’au sang. L’homme que j’avais épousé, l’homme à qui j’avais donné trois ans de ma vie, était au-dessus de moi, armé, et s’apprêtait à exécuter ma mère biologique.
C’est alors que mon propre téléphone, resté dans la poche de ma veste et que j’avais oublié d’éteindre, se mit à vibrer.
Dans l’espace confiné et silencieux de la cave, le bourdonnement du vibreur résonna comme une sirène d’alarme.
Là-haut, le silence se fit instantanément. Les pas de Mauro s’arrêtèrent net juste au-dessus de la trappe.
— Tiens, tiens, tiens… murmura Mauro, un sourire sadique s’entendant dans sa voix. Qu’est-ce que c’est que ce bruit sous mes pieds ?
PARTIE 6 : Le Retour de Flamme
Le bourdonnement du téléphone dans ma poche semblait faire vibrer les fondations mêmes de la cave. Dans le noir complet, je plaquai ma main contre le tissu de ma veste, étouffant le bruit de toutes mes forces, mais le mal était fait.
Là-haut, le grincement des lattes du parquet indiquait que Mauro se déplaçait. Lentement. Précisément.
— Tu es là, ma douce Rebecca… susurra-t-on d’une voix mielleuse et terrifiante à la fois. Tu as toujours été si prévisible. Tu te caches sous les pieds de cette pauvre femme.
J’entendis le bruit lourd du buffet en chêne se faire bousculer. Mauro, malgré sa blessure, était porté par une adrénaline démentielle. Il balaya le tapis. Ses pas martelèrent directement la trappe en bois qui nous séparait.
Boom. Boom.
Chaque coup de talon résonnait dans mes tympans comme un coup de tonnerre. À côté de moi, Veronica restait pétrifiée, tandis qu’Élise Durant priait à voix basse dans l’obscurité.
Clac.
C’était le bruit métallique du chien de l’arme qu’on arme. Mauro s’apprêtait à tirer à travers le bois de la trappe pour nous piéger comme des rats.
C’est à cet instant précis que mon esprit, embrumé par la panique, se figea pour laisser place à la clarté froide de la femme d’affaires que j’avais toujours été. Mauro m’avait toujours sous-estimée. Il pensait que j’étais une victime sans défense. Il oubliait que c’était moi qui avais bâti Miller Biotech, moi qui gérais des millions de dollars et des situations de crise quotidiennes.
Je glissai ma main dans mon sac fourre-tout, resté accroché à mon épaule. Mes doigts frôlèrent la chemise verte… puis touchèrent un objet lourd, froid et métallique.
Le marteau. Celui-là même que j’avais ramassé par terre dans mon salon avant de partir.
Je serrai le manche en bois d’une poigne de fer.
— Mauro ! criai-je soudain, ma voix résonnant volontairement forte à travers les fissures de la trappe. Arrête ! Ne tire pas ! Tu veux de l’argent ? Tu veux tes comptes ? Je peux tout débloquer depuis mon téléphone ! Si tu me tues, la banque bloque tout définitivement et tu n’auras plus jamais un centime !
Le bruit des pas s’arrêta. L’appât du gain, le point faible éternel des Miller, venait de le faire hésiter.
— Tu mens ! hurla-t-il en retour. Tu as tout transféré à ton avocate !
— Non ! C’est un compte à double signature, j’ai menti à Veronica ! continuai-je, inventant le plus gros bluff de ma vie sous le regard stupéfait de mon avocate dans le noir. Ouvre cette trappe. Je remonte avec le téléphone. On fait le virement, et tu fuis où tu veux. Mais laisse ma mère tranquille.
Un long silence s’étira. Un silence à couper au couteau. Puis, j’entendis le loquet de la trappe se déverrouiller d’un coup sec par le haut.
La lourde porte en bois se souleva légèrement, laissant filtrer un filet de lumière blafarde de la cuisine. Le visage de Mauro apparut dans l’ouverture, les cheveux trempés de sueur, une coupure sanglante sur la tempe à cause de l’accident, et l’arme pointée directement vers l’escalier.
— Monte. Les mains en évidence. Et pas un geste de travers, cracha-t-il.
Je posai le pied sur la première marche. Ma main gauche tenait mon téléphone bien en vue. Ma main droite restait cachée derrière mon dos, dissimulant le marteau sous le pan de ma veste.
Je montai les marches une à une, mon cœur battant un rythme effréné. En arrivant au niveau de la cuisine, je vis Rose, allongée près du plan de travail, consciente mais gémissante, se tenant la joue. Le regard qu’elle me jeta était rempli d’une supplication muette : Ne fais pas ça.
Mauro recula d’un pas, gardant son arme braquée sur ma poitrine.
— Donne-moi le téléphone. Fais le virement sur mon compte offshore. Tout de suite ! ordonna-t-il, les yeux exorbités par la folie.
— Volontiers, Mauro, répondis-je avec un sourire qui le déstabilisa visiblement. Mais il y a juste une petite chose que tu as oubliée.
— Quoi ?!
— Tu as dit que je ne me défendrais jamais.
Avant qu’il n’ait pu comprendre la portée de mes mots, je jetai mon téléphone de toutes mes forces sur son visage. Le choc le fit ciller une fraction de seconde, déviant la trajectoire de son arme.
Profitant de ce court instant, je m’élançai en avant avec la rage accumulée de trois années d’humiliations. Je balançai ma main droite et abattis le marteau de toutes mes forces sur son poignet.
Crac.
Un hurlement de douleur inhumain déchira la maison. L’arme s’échappa de ses doigts brisés et roula sur le carrelage de la cuisine. Mauro s’effondra à genoux, tenant son poignet fracturé contre sa poitrine, les larmes coulant instantanément sur ses joues.
Je ramassai l’arme au sol d’un geste fluide et la pointai directement sur son front.
— Ne bouge plus, Mauro. Pas un mot. Pas un souffle, dis-je, mon doigt posé fermement sur la gâchette.
Il leva des yeux remplis d’une terreur absolue vers moi. L’arrogant héritier des Miller n’était plus qu’un lâche qui pleurait sur le sol d’une cuisine de banlieue.
Au même moment, de puissants projecteurs extérieurs illuminèrent toute la pièce à travers les fenêtres brisées. Des sirènes hurlantes encerclèrent la maison.
— Police de Chicago ! Ne bougez plus ! Jetez vos armes ! tonna un haut-parleur dehors.
La porte d’entrée fut enfoncée en un instant par une brigade d’intervention d’élite. Des dizaines d’agents armés investirent la pièce, criant des ordres. Je posai calmement l’arme sur le bar et levai les mains, reculant pour laisser les policiers plaquer Mauro au sol et lui passer les menottes, cette fois de manière définitive.
Veronica et Élise remontèrent enfin de la cave, essoufflées mais saines et sauves. Je me précipitai vers Rose, m’agenouillant à ses côtés pour prendre sa tête entre mes mains.
— Maman… Ça va ? Tu es blessée ?
Elle laissa échapper un rire faible à travers ses larmes et caressa ma joue. — Je savais que tu étais forte, Rebecca… Tu as le sang des Herrera. Tu as survécu.
Alors qu’on installait Rose et Élise dans une ambulance pour des examens de contrôle, je restai sur le trottoir, enveloppée dans une couverture thermique fournie par les secouristes. Mauro fut traîné devant moi par deux policiers, le bras dans une écharpe de fortune, le visage baissé pour éviter mon regard.
Ernest, Patricia, Jamie et Mauro… La dynastie des Miller venait de s’éteindre ce soir, sous les yeux des médias locaux qui commençaient déjà à arriver.
Veronica s’approcha de moi, un carnet de notes à la main, un air de triomphe absolu sur le visage.
— C’est fini, Rebecca. Le procureur a validé toutes les pièces. Les Miller vont faire la une des journaux demain pour le plus grand scandale de substitution d’enfant et de fraude financière de la décennie. Tu vas pouvoir récupérer l’intégralité de ton identité, de ta fortune, et enfin vivre ta vie.
Je regardai l’ambulance qui s’éloignait avec ma mère à son bord. Je ressentais un immense soulagement, mais au fond de moi, une étrange sensation persistait. Une question restait en suspens.
Je baissai les yeux vers la chemise kraft d’Élise Durant, que Veronica tenait sous le bras. Un coin de papier dépassait, une note manuscrite que je n’avais pas vue auparavant.
Je tirai délicatement sur le papier jauni. C’était une lettre d’Ernest Miller datée d’il y a trois ans, adressée à un mystérieux destinataire anonyme. Mes yeux parcoururent les quelques lignes manuscrites :
« Si Rebecca découvre un jour pour Charlotte, le plan échouera. Mais le plus grand danger reste son frère. S’il apprend qu’elle est en vie et qu’elle détient les clés de la fiducie, il reviendra pour tout réclamer. Surtout après ce qui s’est passé en Europe. »
Mon sang se glaça instantanément dans mes veines.
Un frère ? Je n’étais pas la seule enfant que Rose avait eue. Et d’après cette lettre, ce frère caché était au courant de tout… et il était en route pour Chicago…….À suivre…