DERNIÈRE PARTIE – J’ai fait un test ADN sur mes deux petites-filles. Pas par méchanceté

LES VOIX DANS LES MURS

Le refrain fredonné à travers la grille d’aération s’éteint dans un souffle ténu, mais son écho continue de vibrer dans le béton de ma cellule. Ce n’est pas une hallucination. Les pilules bleues du docteur ont beau alourdir mes paupières et engourdir mes jambes, elles ne parviendront jamais à effacer cette fréquence. La fréquence des Miller. Celle d’un sang si corrompu qu’il refuse de mourir, s’infiltrant dans les conduits, les cages d’escalier et les recoins sombres de chaque bâtisse où je tente de trouver le repos.

Je reste immobile sur mon lit de fer, les yeux rivés sur la grille métallique. La prison de Fresnes est censée être une forteresse. Comment est-il possible qu’il soit là ? Est-il un gardien ? Un détenu de l’aile voisine ? Ou simplement un spectre né de ma culpabilité, une ombre qui a appris à imiter la voix cassée de mon fils défiguré ?

— Hélène…

Le murmure retombe, plus bas cette fois, comme le bruissement d’une page que l’on tourne. Ce n’est plus une chanson. C’est mon nom. Prononcé avec cette intonation traînante, un peu grasse, qui appartenait à mon frère Thomas avant que je ne lui ôte la vie.

— Hélène, tu as été une bonne élève aujourd’hui… chuchote la voix. Le docteur est content. Tu as dit exactement ce qu’il fallait. « Mon fils est mort il y a trois ans… je n’ai plus de famille. » C’est bien. Le silence te va si bien au teint.

Mes ongles s’enfoncent dans la toile rêche du matelas. Je refuse de répondre. Je sais que si je crie, si j’appelle à l’aide, les infirmiers accourront avec leurs seringues de sédatifs, et le rapport médical de demain matin cochera la case « démence aggravée ». Mathieu — ou la créature qui porte son nom — gagnerait encore une manche. Il veut me voir internée à vie, légalement morte, pour que mon témoignage ne vaille plus jamais un centime devant un tribunal.

La Lettre de la Petite Princesse

Trois semaines s’écoulent dans ce calme blanc et terrifiant. La voix de la grille ne s’est plus manifestée, mais chaque nuit, je sens sa présence. Je sens les vibrations du bâtiment, le bruit des verrous qui s’ouvrent au loin, et ce sentiment persistant d’être observée à travers le judas de ma porte blindée.

Puis, un mardi — c’est toujours un mardi —, lors de la promenade quotidienne dans la cour bitumée de l’aile psychiatrique, une codétenue s’approche de moi. C’est une femme brisée, édentée, qui passe ses journées à ramasser des mégots invisibles sur le sol. Sans un mot, elle me glisse un morceau de papier froissé dans la poche de ma blouse blanche, avant de s’éloigner en ricanant.

Je feins l’indifférence. Je poursuis ma marche sous l’œil vigilant des gardiens perchés sur les miradors. Ce n’est qu’une fois de retour dans l’isolement de ma cellule, feignant de faire une sieste, le dos tourné à la caméra de surveillance, que je déplie le papier.

Ce n’est pas l’écriture de Mathieu. Ce n’est pas non plus celle de l’avocat de Thomas.

C’est une écriture enfantine, appliquée, tracée au stylo bille rose sur une feuille de cahier à grands carreaux. En haut de la page, un petit dessin maladroit représente un cœur brisé en deux.

« Chère Mamie Hélène,

Maman a dit que tu étais partie faire un très long voyage pour soigner ta tête et que tu ne reviendrais plus jamais. Elle a dit que l’épicerie de la gare de Lyon n’existait plus et qu’il fallait oublier le pot-au-feu du vendredi. Mais moi, je n’oublie pas. Chloé pleure souvent la nuit parce qu’elle dit qu’elle voit Papa Mathieu derrière la vitre de sa chambre. Maman lui dit que c’est un cauchemar, que Papa est au ciel, mais je sais que c’est faux.

Le nouveau monsieur, David, est gentil, il nous achète des jouets, mais il a le même regard que l’homme qui venait voir maman à l’étage quand Papa n’était pas là. Hier, j’ai trouvé une boîte sous le lit de maman. Il y avait une vieille photo de toi, de Papa et de l’oncle Thomas. Derrière, il y avait écrit : “La troisième page vous attend.”

Mamie, s’il te plaît, viens nous chercher. J’ai peur du nouveau monsieur. J’ai peur de l’ombre derrière la vitre.

Ta petite princesse, Alice. »

La feuille tremble entre mes mains. Mes larmes, des larmes chaudes et acides, viennent effacer l’encre rose du prénom d’Alice.

Le piège de Mathieu est d’une cruauté sans limite. Il n’utilise pas David Courtois pour simplement surveiller Sandra et les petites ; il est en train de réécrire l’histoire. David Courtois n’est pas un inconnu choisi au hasard ; c’est un pion, peut-être un autre membre de cette nébuleuse que mon frère Thomas gérait dans l’ombre avant sa mort. Et Alice, du haut de ses onze ans, est en train de comprendre que la toile d’araignée est en train de se refermer sur elles.

Je me redresse sur mon lit. L’engourdissement des pilules bleues disparaît instantanément, balayé par une décharge d’adrénaline pure. Je ne peux pas rester ici à attendre la fin de ma vie en fredonnant des berceuses. Si je dois passer pour une folle, alors je vais utiliser cette folie comme une arme.

La Fissure dans le Mur

Le soir même, lors de la distribution des repas, je ne prends pas mes médicaments. Je les cache sous ma langue, comme je l’ai appris des autres détenues, avant de les recracher dans les toilettes une fois le gardien parti. Je répète ce geste pendant sept jours. Mon esprit retrouve sa clarté originelle, cette acuité de commerçante qui sait repérer le moindre centime manquant dans la caisse.

Je commence à observer l’équipe de nuit. Il y a un jeune gardien, s’appellant Lucas. Il a le regard fuyant, les mains nerveuses, et il passe de longues minutes à consulter son téléphone portable près du poste de contrôle. Un garçon fragile, endetté peut-être, ou manipulable. Le profil idéal.

La nuit du second mardi, alors que Lucas effectue sa ronde de deux heures du matin, je frappe doucement contre la vitre blindée de ma porte.

Il s’arrête, agacé, et ouvre le judas.

— Qu’est-ce qu’il y a, Miller ? Va dormir. Si le médecin voit que tu t’agites, on augmente la dose demain.

— Lucas… dis-je d’une voix basse, presque maternelle, en m’approchant de l’ouverture. Tu sais qui tenait l’épicerie traiteur près de la gare de Lyon pendant trente ans ? Tu sais combien d’argent un commerce comme celui-là rapporte quand on le vend pour acheter le silence ?

Le gardien fronce les sourcils, mais je vois une lueur de curiosité — et de cupidité — s’allumer dans ses yeux.

— Qu’est-ce que tu racontes ? Ton dossier dit que tu as fait faillite et que tu as brûlé ta baraque en Normandie. Tu n’as plus un sou.

— Le dossier dit ce que mon fils veut qu’il dise, Lucas, ai-je chuchoté en collant mon visage contre le bois. La maison de Normandie a brûlé, oui, mais la boîte en fer blanc que la gendarmerie a cherchée n’était pas dans la cuisine. Elle est enterrée sous le vieux chêne, au fond du jardin, près de la falaise. À l’intérieur, il n’y a pas que des rapports ADN. Il y a les clés d’un coffre privé à la Banque de France. Trois cent mille euros en coupures usagées. L’argent que mon frère Thomas avait accumulé.

Lucas retient son souffle. Il jette un coup d’œil nerveux vers la caméra de surveillance au bout du couloir. Il sait que l’angle mort de la caméra se trouve juste sous le linteau de ma porte.

— Tu mens, la vieille. Tu es complètement timbrée.

— Si je mens, pourquoi un homme défiguré est-il venu me rendre visite la semaine dernière dans ma chambre d’hôpital avant mon transfert ? Pourquoi les caméras de l’hôpital ont-elles grésillé exactement au moment où il est entré ? Demande-toi qui l’a payé pour effacer ces enregistrements, Lucas. Le type qui le contrôle a beaucoup d’argent… mais j’en ai plus que lui.

Le gardien lèche ses lèvres sèches. Le doute s’installe. Dans ce monde de pourriture où le sang des Miller a tout corrompu, l’argent reste la seule langue universelle.

— Qu’est-ce que tu veux ? demande-t-il dans un souffle.

— Un téléphone. Juste pour dix minutes. Un téléphone intraçable, pas celui de la prison. Tu me l’apportes demain soir lors de ta ronde. Si tu le fais, je te donne le code du coffre et l’emplacement exact sous le chêne. Tu pourras aller vérifier toi-même ce week-end pendant ton repos. Si je t’ai menti, tu n’auras qu’à me dénoncer au directeur. Qu’est-ce que tu as à perdre ?

Lucas me fixe pendant de longues secondes. Le silence de la prison semble peser de tout son poids sur ses épaules. Puis, sans un mot, il referme brutalement le judas.

Je me recouche sur mon lit, un sourire froid aux lèvres. La sainte Hélène vient de passer son premier pacte avec le diable.

L’Appel des Ombres

La nuit suivante, Lucas tient sa promesse. Lorsque le judas s’ouvre, ce n’est pas son visage que je vois, mais une main gantée qui glisse un petit smartphone bas de gamme à travers la grille, accompagné d’un morceau de papier sur lequel est écrit un code de déverrouillage.

— Dix minutes, Miller, chuchote sa voix tremblante à l’extérieur. Pas une seconde de plus. Si tu te fais choper, je te tue de mes propres mains.

Le judas se referme.

Je m’assieds par terre, dans le coin le plus sombre de la cellule, là où la lumière du couloir ne peut pas m’éclairer. Mes doigts tapent le code. L’écran s’allume, baignant mes rides d’une lueur blanche. Je ne compose pas le numéro de Sandra. Je ne compose pas non plus celui de la police.

Je compose le numéro privé qui était inscrit au bas de la troisième page du rapport génétique. Le numéro d’urgence du laboratoire de haute sécurité qui avait traité les échantillons de cheveux d’Alice et de Chloé. Un laboratoire qui, je l’avais découvert plus tard, travaillait également pour le ministère de la Justice sur des affaires de corruption d’identité.

Ça sonne. Une fois. Deux fois.

Une voix de femme, professionnelle, glaciale, répond :

— Cabinet d’expertise génétique et légale. Que puis-je pour vous ?

— Ici Hélène Miller, ai-je dit d’une voix ferme, débarrassée de toute trace de folie. Je vous appelle depuis la prison de Fresnes. Vous avez traité le dossier n°7492-B il y a trois ans. Le rapport concernait Mathieu Miller et Thomas Miller.

Un long silence s’établit à l’autre bout du fil. J’entends le bruit de touches de clavier que l’on enfonce frénétiquement.

— Madame Miller… répond la voix, perdant soudain de sa superbe professionnelle pour laisser place à une tension évidente. Ce dossier a été classé secret d’État il y a six mois à la demande de la brigade financière. Les profils génétiques que vous avez fournis… ils ne correspondaient pas seulement à votre frère.

Mon cœur rate un battement.

— Qu’est-ce que vous voulez dire ?

— Thomas Miller n’était pas un simple criminel en cavale, Hélène. Le profil ADN que vous nous avez envoyé… il correspondait à 99 % à celui d’un échantillon prélevé sur une scène de crime non résolue datant de 1995. Un attentat financier qui a coûté la vie à trois magistrats à Paris. Et votre fils, Mathieu… l’homme dont vous avez envoyé les échantillons… l’État le recherche activement. Non pas pour meurtre, mais parce qu’il a repris la tête du réseau de blanchiment d’argent de son père.

La vérité finale se dévoile enfin, plus immense, plus noire que tout ce que j’avais pu imaginer. Mon histoire n’était pas un simple drame de famille, une infidélité de quartier près de la gare de Lyon. C’était l’histoire d’une dynastie de monstres dont j’avais été la matrice involontaire.

Soudain, un bruit de pas précipités retentit dans le couloir de ma cellule. La porte de mon bloc s’ébranle. Ce n’est pas la ronde normale. Ce sont des cris. La voix de Lucas qui hurle.

L’écran du téléphone portable entre mes mains grésille. La voix de l’experte au bout du fil est soudain coupée par une friture violente. Et puis, la voix rauque, cette voix défigurée que je connais trop bien, s’élève du haut-parleur du smartphone :

— Tu es très maligne, maman… Vraiment très maligne. Mais tu as oublié que Lucas travaille pour moi depuis bien plus longtemps que pour toi. Le coffre sous le chêne était vide, Hélène. C’est moi qui l’ai vidé hier matin.

La porte de ma cellule s’ouvre à la volée.

Lucas est là, le visage en sang, tenu par le col par deux hommes en costume sombre que je n’ai jamais vus. Derrière eux, s’avançant lentement dans la lumière du néon, l’homme au visage reconstruit retire sa casquette. Il me regarde avec son œil asymétrique, un sourire de prédateur fendant ses cicatrices.

— La récréation est terminée, maman, dit Mathieu en sortant une paire de menottes de sa poche. L’État te cherche… mais je t’ai trouvée en premier.

Le téléphone me glisse des mains et s’écrase sur le sol. La troisième page de notre histoire vient de s’ouvrir sur un abîme dont personne ne sortira vivant.

LA FIN!!!